« Moi, Vincent, condamné à vivre»

By Jacqueline Jencquel 4 years ago
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« Oui, condamné à vivre par un Tribunal, qui n’a pas entendu ma voix que portait ma très chère épouse, condamné à être maintenu dans un état de dépendance et d’inconscience que ma volonté refusait en préférant la mort à la survie végétative. Mon corps est devenu un objet, une cause d’affrontement, mon intimité a été violée par l’utilisation de ma souffrance pour défendre une idéologie qui n’a jamais été la mienne. » Ainsi pourrait parler Vincent Lambert, s’il le pouvait encore.

J’exprime sous cette forme son tragique destin, parce que ses volontés anticipées, que rapporte son épouse Rachel, sont identiques aux miennes. Pourquoi ne pas vouloir survivre dans son état ? Parce que vivre, c’est exprimer sa joie de vivre et ses chagrins ou douleurs, c’est partager le plaisir du réveil, de la nourriture et de l’amour, c’est s’émerveiller de la nature, c’est créer de belles choses, c’est construire des projets personnels et collectifs, c’est lutter pour la survie collective de l’humanité.

Je ne veux pas survivre en état végétatif par respect et amour de tous mes proches. La vie de certains serait organisée autour de mon interminable survie. De quel droit contraindre ainsi ceux que l’on aime. Qu’ils consacrent leur temps et leur énergie après le deuil de ma disparition à des projets d’avenir en utilisant les moyens que libère mon départ.

Si tel est mon choix lorsque j’ai été capable de l’exprimer, le trahir serait mépriser ma personne. Il y a 50 ans, Vincent n’aurait pas survécu. Son état actuel résulte de l’admirable maîtrise de la médecine sur la machine humaine, capable de très longues survies végétatives comme celle d’Ariel Sharon. C’est pourquoi l’éthique impose maintenant le concept d’obstination déraisonnable, inconcevable lorsque le serment d’Hippocrate a été formulé. C’est aussi pourquoi il est abusif d’assimiler à un crime la réponse compassionnelle à une demande d’aide à mourir, ultime et difficile acte de soins.

Pour anticiper une telle situation, j’ai signé des directives anticipées et j’ai renforcé celles-ci par un mandat de protection future, pacte familial avec mes enfants et petits enfants. J’estime que la loi de notre République n’est plus adaptée, donc je milite pour une loi qui offre la possibilité d’une mort choisie. D’autant que le jugement du cas Vincent Lambert me fait douter de la prise en compte de mes écrits et de la parole de mes mandataires dans le contexte juridique actuel.

Non seulement les juges ont rejeté la parole de Vincent traduite par Rachel, mais ils ont signifié au Docteur Éric Kariger leur désaccord sur la qualification d’obstination déraisonnable que constitue le mode d’alimentation de Vincent, sous prétexte qu’il ne serait pas en fin de vie. Le jugement du Tribunal Administratif de Chalons en Champagne du 16 janvier 2014 met en cause la décision du médecin et son pouvoir. Je m’associe totalement aux protestations exprimées dans les médias contre les attendus de ce jugement par de nombreux éminents médecins, experts du domaine.

Je suis profondément révolté par l’idée que les conditions de ma fin de vie ou pire, celle d’un être aimé, puissent être suspendues à une décision de justice. Que la loi préserve au plus vite ma liberté de choix, votre liberté de choix.

Daniel Carré

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