Se battre pour rendre la mort plus vivable

By Alexis 2 months ago
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Un médecin de 80 ans de Portneuf a choisi d’orienter sa pratique exclusivement vers l’aide médicale à mourir, faisant de ses dernières années de carrière un combat pour s’assurer que « ceux qui la souhaitent et la méritent » y aient droit.

Le Dr Pierre Viens a été marqué par son tout premier cas d’aide médicale à mourir qui remonte au printemps 2016. Une expérience qui lui a fait dire « qu’il ne serait plus jamais le même ».

Au fil des 25 procédures d’aide médicale à mourir qu’il a menées jusqu’à aujourd’hui, le Dr Viens a côtoyé de près la loi adoptée en décembre 2015. Une loi attendue qu’il décrit avec le recul comme étant « un vrai champ de mines ».

« Certaines personnes qui ont rédigé la loi et qui étaient contre semblent s’être arrangées pour y introduire le maximum de jambettes pour s’assurer que le minimum de personnes y ait accès », déplore le médecin qui a plus de 50 ans de pratique.

Nombreuses embûches

Ces jambettes, ce sont les six conditions auxquelles le patient doit satisfaire jusque dans les secondes précédant les injections qui mettront un terme à ses souffrances (voir encadré). Si certaines questions sont logiques et légitimes, d’autres soulèvent l’ire du Dr Viens. Ce dernier critique trois conditions qui feraient complètement abstraction « des réalités du mourir ». Oui, le patient doit être apte à décider, mais on ne peut lui exiger d’être compétent cognitivement jusqu’à la dernière seconde, d’après le médecin.

« Ça, c’est de la merde. C’est une méconnaissance complète de ce qu’est le mécanisme habituel de mourir, surtout chez les patients cancéreux en phase terminale », s’indigne le professionnel de la santé, qui explique que des patients refusent même des soins de confort en raison d’une crainte maladive de l’inaptitude. « Ils préfèrent souffrir le martyre dans les derniers jours de leur vie pour être capables de satisfaire à une condition ridicule. Ça, c’est inhumain. »

La semaine dernière à Montréal, un homme de 59 ans atteint d’un cancer généralisé s’est enlevé la vie en s’immolant dans son véhicule après avoir essuyé deux refus à l’aide médicale à mourir.

Élargir la loi

Le Dr Viens en a aussi contre la notion de fin de vie qui élimine d’office certains patients qui souffrent notamment de maladies neurodégénératives. Ces gens, qui s’enferment progressivement dans leur corps à mesure que la maladie gagne du terrain, sont condamnés « à endurer leur sort », dénonce le médecin.

« La personne constate que ce qu’il lui reste de vie ne fait plus aucun sens. Le reste de sa vie, elle est condamnée à se dégrader peu à peu ; à passer 24 heures par jour à regarder le plafond en se disant que demain peut juste être pire. Ce n’est pas ça la vie », insiste-t-il.

« Vingt-cinq pour cent des gens seront atteint d’Alzheimer ou de démence à la fin de leur vie. Statistique Canada prévoit que ça passera à 30 % bientôt. Quand on sait ce qu’implique l’Alzheimer, est-ce qu’on attend de rentrer la tête directe dans le mur pour réagir ? Est-ce qu’on attend que ça soit un sur deux ? C’est là que la loi doit changer. Il ne faut permettre la demande d’aide à mourir de façon anticipée que lorsqu’on constate que de façon irréversible, le patient ne sera plus capable de prendre des décisions. »

Lourdeur bureaucratique

Seul médecin de Portneuf à pratiquer l’aide médicale à mourir, le Dr Viens déplore que cette pratique soit incompatible avec les obligations quotidiennes de ses collègues.

« De l’objection de conscience, il n’y en a pas tant que ça. C’est de l’objection de convenance qu’on voit. Pour répondre à une demande, tu dois être en priorité là-dessus pendant plusieurs jours. Pendant ce temps-là, si tu as un agenda de clinique avec 25 patients par jour, faut que tu claires ta clinique ? Ça ne se peut pas », insiste le docteur.

Il se bat donc jour après jour pour forcer le gouvernement à trouver des façons de travailler dans l’intérêt du patient qui se meurt.

 

RACONTER CES « MORTS HUMAINES »

Cherchant une façon d’aller au-delà du débat juridique entourant l’aide médicale à mourir et de raconter ces histoires de vie, dont il est un témoin privilégié, le Dr Pierre Viens a publié récemment le livre Les visages de l’aide médicale à mourir.

Marqué à vie par ces familles qu’il côtoie depuis un an et demi, le médecin de Portneuf tenait à partager ces histoires qui permettent de saisir « ce qu’est réellement l’aide médicale à mourir ».

« L’aide médicale à mourir est la manifestation libre du désir d’être en contrôle de sa mort. Ça ne s’adresse pas qu’à un type de personne, ça doit s’adresser à tout le monde », affirme le docteur qui souhaite ramener le débat dans l’espace public. « Il fallait présenter le visage humain de l’aide à mourir. Ce n’est pas un meurtre, ce n’est pas une catastrophe émotive comme on l’a décrite à l’occasion. » Voici quelques extraits de ce livre.

1. « Je lui pose pour la dernière fois la question maintenant routinière et son “oui” filant me rassure, rassure la loi, et emplit de larmes les yeux de ceux qui restent. […] En quelques secondes, elle s’endort profondément avec un immense sourire, le premier en dix ans. […] Derrière moi, la voix de sa fille rompt le silence : “C’est une messe de la libération”. Nous avons réussi à lui faire cet inestimable cadeau. »

2. « Elle me confie n’avoir pas dormi la veille de la visite du deuxième médecin tant elle était anxieuse de faire bonne impression et d’avoir les bonnes réponses. On ne peut se permettre d’échouer un examen comme ça. »

3. « La scène finale est réglée comme du papier à musique. Elle aura lieu à 14 h, précédée d’une dernière bouteille de champagne et de musique d’ambiance. Les petits-enfants n’ont pas manifesté le désir d’être présents. Leur papa les emmènera en forêt où ils monteront un petit feu, ce sera leur communion avec le départ de grand-maman. »

4. « À 11 h, ils sont là. Son mari, quelques parents et amis. Et elle, rieuse et les faisant rire une dernière fois. Elle demande à ce qu’on la prenne en photo, se trouve trop sérieuse et qu’on en prenne une autre (cette photo, je l’ai, elle l’a commandée à mon intention). Elle donne le signal et s’endort immédiatement. […] On s’embrasse, on se remercie mutuellement. À travers les pleurs, on sent l’immense soulagement d’avoir été témoin d’une mort humaine, sereine et digne. »

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